Le magasin général de Mme Touchette

Guidée par mes souvenirs, les nombreux témoignages reçus et tous les renseignements contenus dans les actes notariés conservés par ma mère, je vous ai écrit l’histoire du magasin général de mon arrière-grand-mère maternelle, Henriette Giroux Touchette.
Mes arrière-grands-parents maternels sont Georges Touchette (1863-1902) et Henriette Giroux 1869-1950). Ils se sont mariés à Sainte-Brigitte-de-Laval le 27 août 1889. Georges a alors 26 ans et Henriette 19 ans. Par la suite, ils auront trois enfants : mon grand-père, Joseph (1893), Noé (1895) et Yvonne (1897).
Ils s’établissent sur les lots 2, 3 et 4, subdivisions du lot original 198 de la paroisse de Sainte-Brigitte-de-Laval, (aujourd’hui 418, 422, 424 avenue Sainte-Brigitte). Ils sont locataires de ces lots qui appartiennent à la paroisse de Sainte-Brigitte-de-Laval; ils paient des redevances à chaque année.
Habile menuisier, Georges y construit une maison à deux étages dont une partie servira de magasin général. Plus tard, annexé à celle-ci, il ajoute un autre bâtiment qui abritera deux logements et au fond du terrain un bâtiment pour les animaux, voitures etc.
Malheureusement, Georges décède en 1902 à l’âge de 39 ans.

Pour faire vivre sa famille, Henriette se relève les manches. Avec ses enfants, elle continue à offrir aux Lavalois, les biens de première nécessité. Elle vend surtout de la nourriture sèche : sucre, cassonade, farine, beans, tabac, etc… « Elle ne vend ni beurre, ni lait, ni viande », me confiait Mme Aline Giroux Fortier. C’est normal dans ce temps-là, garder froid était compliqué, il fallait de la glace.
Elle fait aussi le tour des rangs avec son cheval et sa voiture pour offrir des marchandises à ses clients. « Elle transportait son baril de mélasse et on sortait remplir nos pots », me disait Mme Rolande Duguay.
Henriette est un personnage important dans l’histoire de Sainte-Brigitte. Elle se trouve au cœur des changements dans les conditions de vie de la population.
C’est ainsi qu’en 1909, Henriette est parmi les tous premiers habitants à faire installer le téléphone. Mon frère, Yvon, conserve d’ailleurs précieusement ce téléphone.
En 1916, Henriette achète les trois lots sur lesquels elle est établie pour la somme de 600 $. Comme elle ne peut payer comptant, la Fabrique de Sainte-Brigitte-de-Laval enregistre une hypothèque de 600 $ à 2 % d’intérêt, soit 12 $ par année.
Le magasin général est au centre de la vie du village; les gens s’y réunissent pour faire des achats ou pour connaître les dernières nouvelles. Les écoliers arrêtent acheter des bonbons « à cenne » en allant à l’école. En soirée, jeunes et vieux y viennent pour jouer aux cartes ou aux pichenolles.
Plusieurs amours ont débuté au magasin général. Ma mère Yvette Touchette a travaillé pendant cinq ans au magasin général de sa grand-mère; elle y a rencontré son amoureux, Rosaire Clavet, qui venait au magasin jouer aux cartes avec ses amis.
Les dimanches, les villageois y laissent leur attelage avant de se rendre à l’église; au retour, ils s’arrêtent au magasin faire leurs achats ou se mettre à jour au sujet des nouvelles de la paroisse.
Comme la plupart des marchands généraux, Henriette fait crédit trop facilement. Plusieurs clients font marquer et gardent un compte ouvert au magasin. L’hiver, ils peuvent acheter des produits de première nécessité et payer au printemps avec l’argent du bois vendu ou du sirop d’érable ou même payer l’été ou l’automne suivant avec le fruit des récoltes ou de la boucherie. Henriette doit elle aussi, se servir du crédit auprès de ses fournisseurs. Elle a du mal à joindre les deux bouts. Elle doit beaucoup d’argent.
Étant au bord du gouffre, elle demande l’aide d’un ami, M. François Bélanger (1869-1961) ancien mineur de Beauport. Et c’est ainsi qu’il accepte de payer toutes les dettes et devient l’acquéreur de toutes les propriétés d’Henriette pour la somme de 2 500 $. Un acte notarié du 24 octobre 1933 devant le notaire Henri Delage détaille toute la transaction.

M. Bélanger s’installe alors chez Henriette.
Cependant, Henriette conserve l’usufruit de son magasin général.
Avec l’arrivée de l’électricité, en 1941, mon arrière- grand-mère a sûrement acheté réfrigérateur ou congélateur car elle vendait des cornets de crème glacée. M. Guy Fortier m’a raconté : « J’allais chercher de la crème glacée et des bonbons « à cenne » chez Mme Touchette. Mon père me faisait aussi acheter du tabac à cigarette Zig-Zag. Elle ne parlait pas beaucoup Mme Touchette ».
Mon arrière-grand-mère Henriette Giroux est décédée en 1950 à l’âge de 80 ans. Mon seul souvenir d’elle, c’est d’avoir vu son cercueil sortir de la maison par la fenêtre du salon, le jour de ses funérailles.

En 1952, M. François Bélanger vend toutes ces propriétés à mon grand-père, Joseph Touchette pour la somme de 1 $ à la condition de le garder toute sa vie durant.
En 1953, mon grand-père Joseph paie la dette de 600 $ due à la Fabrique de Sainte-Brigitte-de-Laval. Enfin, les trois lots étaient payés.
Plus tard, Joseph démolit pièce par pièce les bâtiments en conservant tout le bois. Il s’en sert pour construire un quatre logements sur le lot 3 (422, avenue Sainte-Brigitte). La construction débute à l’automne 1956 et les premiers locataires emménagent en 1958. Il donne le lot 2 à son fils Louis-Georges et le lot 4 à son fils Paul-Albert.

mon grand-père Joseph Touchette. 422 avenue Sainte-Brigitte
Mon grand-père, Joseph, était un habile menuisier tout comme son père, Georges et ses trois fils, Louis-Georges, Paul-Émilien et Joseph-Alphonse. Il a d’ailleurs construit plusieurs maisons sur le territoire de Sainte-Brigitte.
Autres petits magasins
À Sainte-Brigitte, il y avait plusieurs petits magasins comme celui de mon arrière-grand-mère. Dans mes souvenirs, il y avait celui de M. Adrien Girard à Moulin Vallières, ceux de Zéphirin Simoneau, Siméon Thomassin, Delphis Clavet, Léude Fortier, Jules Fortier au village et ceux de Ti-Pit Simoneau et François Fortier à Labranche.
Chacun y trouvait son compte mais personne ne faisait jamais fortune.
Diane Clavet
Arrière-petite-fille d’Henriette
Photos : collection Yvette Touchette
