Un lieu nommé La Misère : histoire d’un abus de pouvoir

Extrait du journal du chemin de la paroisse de Laval. Joseph Hamel. Musée de la civilisation, fonds d’archives du Séminaire de Québec, Titres Laval, no 176.

Au fil de nos recherches, nous tombons souvent sur d’anciens toponymes aujourd’hui tombés en désuétude : la route à Gibson, le remous à Théodore, Big Billy’s Mountain, le trou à Douglas… mais notre plus récente découverte ne s’invente pas!

À Laval, en cette première moitié du 19e siècle, un lieu porte un nom aussi évocateur que poignant : La Misère. Ce toponyme en dit long sur les conditions de vie éprouvantes de ses habitants.

À cette époque, la paroisse de Laval est encore une communauté isolée où les routes sont rares et les communications difficiles. L’installation récente de colons irlandais et canadiens-français modifie progressivement le paysage social, mais la vie y reste rude, marquée par l’éloignement et une précarité certaine.

Lamotte, victime d’un abus de pouvoir

C’est en ce lieu qu’un événement troublant vient illustrer la brutalité dont pouvaient faire preuve parfois les autorités.

Un matin, vers cinq heures, trois policiers s’arrêtent au lieu-dit La Misère, leur voiture ayant subi un bris. Ils se rendent alors chez un homme du nom de Lamotte et lui demandent de leur céder son véhicule. Ce dernier refuse, expliquant qu’il en a lui-même besoin pour un déplacement ce jour-là. Ce qui aurait pu rester un simple différend dégénère rapidement : « Ils se mirent à le frapper à coups de poing, puis à coups de bâton, jusqu’à ce qu’il fût tombé sans connaissance et dangereusement blessé à la tête », rapporte le journal Le Canadien dans son édition du 7 avril 1841.

Ce passage à tabac, aussi violent qu’injustifié, met en lumière l’arbitraire auquel la population pouvait être confrontée. L’intervention musclée des policiers illustre un rapport de force inégal entre les représentants de l’État et les citoyens.

Un lieu et un incident révélateurs

Deux éléments intrigants se dégagent de cette source :

  • Le toponyme « La Misère », probablement un surnom attribué à une zone particulièrement pauvre ou difficile d’accès. Il témoigne des dures réalités socio-économiques auxquelles faisaient face certains habitants de notre territoire.
  • Le récit de l’agression de Lamotte, qui met en lumière les tensions entre la population et les forces de l’ordre, révélant une dynamique de pouvoir marquée par l’injustice.

Loin d’être un simple fait divers, cette affaire s’inscrit dans un contexte plus large de tensions politiques et culturelles au Bas-Canada, trois ans après les rébellions de 1837 et 1838.

L’auteur du texte n’hésite d’ailleurs pas à y voir un symbole des inégalités entre les Canadiens français et les autorités coloniales : « Les Canadiens français ont été mis en dehors de la protection du gouvernement », dénonce-t-il.

Une affirmation lourde de sens, qui témoigne du sentiment d’injustice ressenti par une population souvent laissée pour compte dans un système perçu comme partial et oppressif.

Qui était Lamotte?

Ce n’est pas la première fois que nous rencontrons le nom de Lamotte (Lamothe) dans nos recherches. En août 1831, lorsqu’il trace le chemin de Laval, l’arpenteur Joseph Hamel signale la présence de la cabane de Lamotte à proximité de la rivière Euclide (secteur du Moulin-Vallière).

On sait également qu’un dénommé Joseph Lamothe, habitant de Beauport, possède un moulin à scie sur le bord de la rivière Montmorency, à Laval, en 1836. Pourrait-il s’agir du même individu?

Extrait du journal Le Canadien, le 7 avril 1841
Conclusion

L’incident illustre bien plus qu’un simple cas de brutalité policière : il reflète les tensions profondes entre une population confrontée à l’arbitraire et au pouvoir colonial perçu comme oppressif.

Le nom même de La Misère évoque les conditions de vie difficiles dans lesquelles les habitants de Laval évoluaient.

Quant à Lamotte, dont l’identité exacte demeure incertaine pour le moment, il illustre néanmoins le sort de nombreux habitants de la région, témoins et victimes des réalités sociales de leur époque.

Si vous avez des informations sur la famille Lamothe ou sur le lieu qu’on nommait autrefois La Misère, n’hésitez pas à contacter votre Société d’histoire.

Marc Gadoury, vice-président

Allen Dawson, président
Site Web : www.shsbdl.org
Facebook : Société d’histoire de Sainte-Brigitte-de-Laval