Sur la terre du Yeti
Mustang le Royaume interdit (suite)

Au détour d’une courbe, j’aperçois, au cœur d’une vallée désertique, dans une solitude poignante, un chörten ocre et blanc qui s’ennuie du passage des caravanes d’antan. Les mani, ces pierres plates où est gravé un mantra, ne sont plus déposés sur son socle, les cloches des yaks se sont tues. Quelques drapeaux à prières effilochés continuent d’envoyer des bribes de mantra vers les Dieux. Om Mani Padme Hum ne résonne plus dans ce paysage dramatique.

Après ces trois jours d’une route poussiéreuse à travers vallées et montagnes, je rejoins la ville de Lo. En haut d’un col, je franchis la porte monumentale ornée de drapeaux à prières et elle surgit, là, en contre bas, seule au milieu d’un plateau aride, bordée par cette redoutable mais envoutante barrière himalayenne. Émerge alors le sentiment d’être arrivée au bout du monde.
Lo-Mantang (3840 m) expose ses remparts blancs aux vents et à la poussière de la vallée. L’intérieur de la cité médiévale, ses trois monastères et son palais sont ainsi protégés des assauts d’un Éole rageur.

L’enceinte renferme un dédale de ruelles étroites et pavées où hommes et femmes se rassemblent pour entretenir les accès, puiser l’eau aux fontaines, carder la laine tout en jasant, réciter quelques mantras un chapelet à la main. Si les hommes ont adopté la tenue occidentale, les femmes portent toujours la chuba tradionnelle, longue robe chasuble, et le tablier rayé aux couleurs vives affichant ainsi leur statut de femmes mariées. Quelques échoppes, une alignée d’imposants chörtens, des murs où sont nichés des moulins à prières que les passants font tourner et les habitations. Aucun véhicule. Cité piétonnière et dévote s’il en est une.

En ce mois de mai, la ville est en effervescence. Elle s’apprête à recevoir de nombreux visiteurs pour célébrer le festival Tiji durant trois jours. Fête spirituelle bouddhiste, créée il y a environ trois siècles, elle est organisée chaque année à Lo-Mantang. C’est la célébration de la victoire du Bien sur le Mal. Dès les premières notes des dungchen1, dont le son grave rythme chants et danses tibétains, et des gyaling2 les danseurs surgissent dans un cercle délimité sur la petite place du palais.

C’est un spectacle haut en couleurs. Les moines s’habillent de rutilants costumes de soie de milles et une couleur. Ils arborent des masques terrifiants, portent des chapeaux ornés de plumes de paon, des bottes de feutre brodées au bout recourbé. Les danses relèvent parfois de l’acrobatie. Le festival se termine à l’extérieur de Lo-Mantang. Le Mal est vaincu et la musique s’intensifie pour célébrer le retour à la paix. Alors que tout s’apaise, la procession regagne l’enceinte de la ville et se disperse. Pendant trois jours, toute la vallée a vibré au son des conques, des dungchen, et des ngas3.
En chemin vers mon auberge la nuit me surprend. Le ciel himalayen est royal, éclaboussé de milliers d’étoiles que j’imagine bondissant de sommets en sommets pour tisser la Voix lactée.
Tournez moulins à prières,
Chantez drapeaux à prières,
Que le vent continue de porter vos mantras
Des vallées profondes et verdoyantes,
Aux sommets les plus hauts de l’Himalaya.
OM MANI PADME HUM
ཨོཾ་མ་ཎི་པདྨེ་ཧཱུྃ
1 Dungchen : longue trompette de 3 mètres
2 Gyaling : petit haut-bois
3 Ngas : Tambour



